Vivre sans enfant est-ce possible ? – Interview du mois

Vivre sans enfant est-ce possible ? – Interview du mois

Klara est une européenne de 40-et-quelques années qui fait aujourd’hui ce qu’elle a un jour pensé impossible: trouver le bonheur sans enfants et après 10 échecs de FIVs, un long combat contre l’infertilité, difficile et émotionellement chargé. Chaque jour elle fait un nouveau pas vers une vie accomplie. Vous pouvez suivre sa réinvention sur son blog: http://thenext15000days.blogspot.fr

Entrevue réalisée en anglais et traduite en français par Lara http://groupedefemmes.weebly.com/lara

Lara : Quelles sont à ton avis les différences entre vivre sans enfant en France et dans votre pays? (Par exemple culturelles comme les pressions sociales selon les pays).

Klara : La Slovénie faisant partie de l’Union Européenne comme la France, j’imagine qu’il n’y a pas de grosses différences entre la vie sans enfants en Slovénie ou en France.

L : Qu’as-tu envie de dire à une femme qui arrive au bout du parcours (sans enfant) ?

K : Les choses finiront par s’arranger, promis. Il n’y a pas si longtemps j’étais à 100% sûre que je ne pourrais jamais être heureuse si je devais finir sans enfant. Il a fallu changer d’attitude. J’ai dû me concentrer sur toutes les belles choses de ma vie, et profiter de la vie que j’ai. Ou alors — comme le chante mon groupe favori, les Rolling Stones “You Can’t Always Get What You Want”

On n’a pas toujours ce qu’on veut. C’est juste un fait de la vie. J’espère vraiment que lorsque je serai très vieille je pourrai dire: “Ce n’est pas la vie que j’avais prévu, mais je n’aurais pas voulu en avoir d’autre”.

Le livre qui m’a le plus aidée c’est “Silent Sorority” de Pamela Tsigdinos. C’est le premier livre qui m’a fait réaliser qu’il est possible de trouver le bonheur après l’infertilité.

L : Est-ce que la « décision » d’arrêter les traitements, de ne pas se lancer (ou continuer) dans l’adoption et de poursuivre une vie sans enfants est venue tout d’un coup, ou graduellement ?

K : La décision d’arrêter les traitement s’est faite graduellement. C’était très difficile d’arrêter car je savais qu’il n’y aurait alors plus d’espoir pour moi de tomber enceinte (me trompes sont complètement bloquées à cause d’une infection bêtement contractée lors d’un voyage). J’ai fait au total 10 cycles de FIV, qui ont tous échoué. Au 6 ème cycle il est devenu clair que la médecine ne m’aurait pas aidée. Mais je ne pouvais pas arrêter car je n’arrivais pas à laisser tomber ces rêves de maternité, et j’ai encore tenté 4 FIVs dans les 3 années qui ont suivi.

La dernière FIV était en République Tchèque, avec un don d’ovocytes. Durant ce protocole les effets secondaires ont été tellement horribles (j’avais tellement gonflé que j’ai vraiment cru mourir) que je me suis promise que ça serait ma dernière tentative quel que soit le résultat. J’ai eu le coeur brisé quant j’ai appris l’échec, mais n’ai jamais repensé une seule seconde à en refaire une.

Avant d’avoir des problèmes de fertilité, j’étais sûre de vouloir adopter. Mais mon mari a toujours été contre. Et puis c’est devenu compliqué et je parle de ce sujet en détails sur un post de mon blog.

L : Suite à cette “décision” de ne pas avoir d’enfant, est-ce que ta vision de la vie a beaucoup changé ?

K : Oui, ma vision de la vie a changé à l’arrêt des traitements, mais pas drastiquement. Je vais essayer d’expliquer: Durant les FIVs — il y en a eu 10 — mon seul but était d’avoir un bébé. Mon bébé. Et je me fichais de ma vie: j’étais tellement déprimée durant tellement longtemps — vivre sans enfant me semblait tellement horrible que je me fichais des dommages que les hormones pouvaient infliger à mon corps.

A ma 10ème et dernière FIV (avec don d’ovocytes), les effets secondaires ont été tellement horribles que durant quelques jours j’ai vraiment cru mourir (rétrospectivement ce n’était pas si dangereux, mais c’était vraiment horrible d’être dans ce corps tout gonflé). Là, je me suis promis d’arrêter les FIVs et de juste recommencer à vivre.

Depuis cette décision, je suis la personne la plus importante. I prends soin de mon corps (je fais une longue marche chaque jour, un peu de sport en été, mange sainement). Et je prends soin de mon esprit (je lis plusieurs livres par an). J’essaie de me concentrer sur moi et sur ce que j’ai. Et peu à peu, je laisse s’en aller toute cette tristesse accumulée en moi durant dix ans.

L : Comment a varié la souffrance au cours du temps ? Combien de cette souffrance vient du manque d’enfant en soi et combien de la société ?

K : J’ai d’abord pensé définir ma souffrance avec la formule 30% du manque d’enfant et 70% de la société.

Mais en y repensant quelques jours je réalise que la formule est vraie pour moi maintenant. En plein dans le parcours c’était plutôt 90% le manque d’enfant et 10% la société.

Je suis maintenant certaine que lorsque j’aurai 50 ou 70 ans, la douleur de l’infertilité sera toujours là, mais beaucoup moins forte. Et ce qui restera sera probablement dû à la société dans laquelle nous vivons.

Je trouve que mon mari et moi avons une très chouette vie. Je suis heureuse. Mais quand la douleur de l’infertilité refait surface, c’est toujours à cause d’une cause extérieure. Il y aura toujours de commentaires / question / suppositions que seule une vie avec des enfants vaut la peine d’être vécue. Et ça fait mal.

L : Qu’as-tu fait pour gérer cette douleur ?

K : Un échappatoire à la douleur était pour moi de voyager. Les jours les plus sombres de mon infertilité ont été juste avant que ma nièce soit née (il y a 7 ans). Je savais que cet évènement serait incroyablement difficile et que je devais faire quelque chose pour pouvoir le traverser: J’ai acheté deux billets d’avions pour Bangkok, pour 3 semaines après l’arrivée prévue de ma nièce. J’ai eu raison, ça a été horriblement difficile. Gérer le troisième échec de FIV. Et voir mon frère et sa femme sur un nuage de bonheur. Et de voir mes parents si heureux. Alors en ces moments c’était pacifiant de penser qu’il y avait quelque chose de superbe qui nous attendait, nous aussi. Voyager en Thaïlande était alors parfait.

L : Comment ton mari a t-il vécu ce parcours ?

K : Mon mari a accepté assez tôt le fait qu’on n’aurait probablement jamais d’enfant. Alors il était surtout triste de me voir aussi mal. Lorsque j’ai commencé à accepter ma vie sans enfant et décidé de recommencer à être heureuse (enfin la plupart du temps), il a été heureux.

Les couples ont chacun leur dynamique lorsqu’il s’agit de gérer l’infertilité, j’ai pu le constater en me faisant plein de nouvelles amies durant ces années infertiles. Dan la plupart des cas cependant (je dirais 3 couples sur 4) c’est la femme qui a le plus de peine à accepter une vie sans enfant, mais dans certains cas c’est l’homme. Chez nous, ça a été beaucoup plus difficile pour moi.

L : Comment ont évolués tes rapports avec ta famille et belle-famille avec cette absence définitive d’enfant ?

K : La relation avec la belle-famille n’a jamais souffert. Mes beaux-parents ont l’âge de ma grand-mère, et lorsqu’on s’est mariés leurs petits enfants avaient déjà entre 8 et 11 ans. Ils ne nous ont jamais demandé quand nous allions avoir des enfants. Au fil des ans, ils ont réalisé qu’il y avait un problème et que nous n’en aurions pas.

Par contre, la relation avec mes parents a beaucoup souffert. En plein durant mes traitements de FIV, ils ont eu leur première petite-fille, et puis la seconde. C’était dur de les voir aussi heureux avec les filles de mon frère, s’en occuper, leur acheter des cadeaux, et de savoir que je ne pourrai jamais leur donner ce bonheur-là. J’ai commencé à les éviter, surtout lors des grandes fêtes d’anniversaire. On n’y allait tout simplement pas. Je sais qu’ils pensent encore qu’on est bizarres, mais j’ai dû faire comme ça pour survivre. (Je leur ai toujours dit en avance qu’on se sentait pas bien dans une foule, et on passait le jour suivant prendre le café).

L : Tu semble entretenir des relations étroites avec des neveux et nièces, comment y est-tu parvenue ?

K : Il y a maintenant 4 enfants dans ma vie. Mon frère a deux filles (7 et 3 ans) et ma cousine, de qui je suis très proche, a une fille (5 ans) et un garçon (2 ans).

Lorsque les deux premières filles sont nées, c’était la période la plus difficile de ma vie. J’étais en plein échec de FIVs, alors il m’a été très pénible de voir ces bébés. Et durant ces premières années je n’ai pas fait grand-chose avec elles, juste le strict minimum. Et puis la douleur la plus vive s’est estompée, et j’ai pu accepter ces enfants.

Maintenant mon plan c’est d’être la tante la plus cool du monde. Et je pense qu’on puisse construire une relation avec un enfant qui n’est pas le sien, en faisant des trucs sympa ensemble, seuls sans leur mère.

Ma cousine a été très contente de partager ses enfants avec moi. Ma belle-soeur pas trop, elle est très protectrice. Mais les enfants grandissent et peuvent exprimer leurs envies. Maintenant, quand j’invite ma nièce par exemple au carnaval du Père Noël, je ne demande pas à mon frère et à sa femme si je peux emmener leur fille (même si je sais que je devrais le faire). Je le lui demande directement, et comme elle a déjà 7 ans, elle sait comment convaincre ses parents.

Je n’achète jamais les enfants avec des cadeaux chers. Et je n’achète jamais de sucreries (ils en mangent déjà trop). Pour le Nouvel An j’ai offert aux 4 enfants le même cadeau: un bon pour une visite collective (aux 4 enfants en même temps!) du Zoo de Ljubljana. Ils ont tous immédiatement accepté, même le petit qui a seulement 2 ans.

L : Te sens-tu embarrassée avec la question « Vous avez des enfants ? » et que réponds-tu ?

K : Cette question ne m’a jamais embarrassée, juste énervée et blessée. Ma réponse a changé énormément ces 11 dernières années. Au début je racontais qu’on venait de nous marier et qu’on attendrait quelques années (ce qui n’était pas vrai, on a commencé un mois avant le mariage).

C’est lorsque j’étais en plein dans les traitements que cette question me blessait le plus. Je répondais juste “Non” et essayais de changer de sujet.

C’est maintenant bien plus rare qu’on me pose la question. Ma réponse dépend de mon humeur et de la personne qui pose la question. Si elle est gentille et a de bonnes intentions, je réponds “Non”. Si elle (c’est souvent une femme) demande pourquoi pas, je réponds honnêtement que j’ai essayé et que je n’ai pas pu en avoir. Si quelqu’un me pose la question juste par curiosité et n’a pas d’intérêt sincère pour moi, je trouve ça très malpoli. Je n’en suis pas fière, mais je réponds en général de manière tout aussi malpolie. Pour commencer je dis simplement “Non”. Mais quelqu’un de malpoli (= par exemple un jeune collègue) posera plus de questions. Alors je réponds que j’ai dix enfants morts mais aucun de vivant (et je n’explique pas que mes enfants sont tous morts entre 5 et 14 jours de leur conception). Cette réponse choquante en général me garantit que cette personne ne me posera plus la question.

L : As-tu compensé cette absence d’enfant d’une manière ou d’une autre ?

K : Je crois que j’ai compensé l’absence d’enfant en donnant plus d’amour à mon mari. J’adore lui faire des câlins. Lui parler. Passer du temps avec lui. Je ne dirais pas ça à une femme en début de parcours, mais l’infertilité est une chose tellement terrible le le mariage soit se casse ou soit en sort renforcé.

Notre mariage par chance en est sorti renforcé.

L : Avec qui as-tu parlé de cet avenir sans enfant ?

K : J’ai surtout discuté du futur sans enfants avec mon mari. J’avais un super groupe d’entre-aide pour les FIVs (5 amies trouvées en ligne). Mais elles ont toutes eu des enfants (soit elles sont tombées enceintes ou alors les ont adoptés de Russie). Dans mon pays je n’ai même pas une amie qui est restée sans enfants, alors je n’en parle pas vraiment. Ce n’est pas un sujet dont on peut parler avec des amis qui n’ont pas dû faire face au moins avec une longue infertilité car ils ne peuvent pas comprendre.

L : Est-ce que à un instant dans ton parcours un futur sans enfant t’a semblé inacceptable ? Si oui qu’est-ce qui te semblait le plus inacceptable ? Qu’est-ce qui a changé ta vision des choses ?

K : Oui, durant plusieurs années un futur sans enfants semblait inacceptable. Au plus bas de mon parcours je me suis sentie tellement déprimée que je ne voulais plus continuer à vivre. Je n’ai jamais considéré l’option du suicide, mais si j’avais eu un bouton magique qui m’avait effacée des mémoires des gens que j’aime le plus (mon mari, mes parents, ma meilleure amie), je l’aurais utilisé. Parce que la tristesse était tellement profonde qu’elle semblait insupportable. Les périodes les plus sombres venaient toujours après un échec de FIV. Durant les traitements et lorsque les choses semblaient bien se passer, j’étais tellement pleine d’espoir! Et puis, la fin des rêves était difficile à accepter.

L : Est-ce que tenir un blog vous a aidée ?

K : Écrire mon blog et discuter avec d’autres blogueuses dans le monde m’a énormément aidée. Je n’utilise pas mon vrai nom lorsque j’écris, alors je peux être vraiment honnête avec mes sentiments. Et lorsque j’écris mes sentiments les plus sombres et les plus tristes… rien que de les exprimer aide déjà beaucoup. Et ça aide de recevoir une réponse de quelqu’un qui comprend vraiment comment je me sens.

J’ai aussi rencontré deux amies blogueuses en personne Pamela Tsingdynos (aux USA, l’auteur de “Silent Sorority” et du blog http://blog.silentsorority.com) et Mali (de Nouvelle Zélande, http://nokiddinginnz.blogspot.fr). C’était incroyable de se rencontrer en personne! Mali a plaisanté qu’on pourrait avoir un nouveau slogan: “Deviens une blogueuse d’infertilité et voyage à travers le monde!”

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Le blog a aussi aidé mon beau-père. J’ai écrit ça en mars: http://thenext15000days.blogspot.com/2014/03/do-i-have-any-reader-from-normandy.html

Et ça en avril: http://thenext15000days.blogspot.com/2014/04/beautiful-photos-from-normandy.html

Et ça en juillet: http://thenext15000days.blogspot.com/2014/07/two-brothers-in-heaven-having-friends.html

Avec l’aide de deux blogueuses Françaises, un des plus chers désirs de mon beau-père s’est réalisé.

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