La Parentaise du mercredi : Comment faire le deuil de la maternité ?

Cette question est revenue souvent dans la FAQ sur l’après PMA sans enfant et cela me renvoie d’emblée à une autre question : peut-on vraiment faire le deuil de la maternité ?

Il me semble difficile de pouvoir répondre de façon affirmative et tranchée qu’il est possible de pouvoir faire un tel deuil lorsque pendant si longtemps on a espéré, imaginé sa vie avec un enfant. D’ailleurs c’est pour cela que j’avais créé mon blog en 2014 pour réfléchir à cette question qui me semble être pour ma part une question ouverte et en cheminement continuel. Je ne pense pas pouvoir affirmer un jour avoir fait le deuil de mon désir d’être mère car je me sens profondément mère mais j’espère en revanche pouvoir être un jour en paix avec ce désir.

Cette question bien complexe me semble intéressante à voir sous l’éclairage clinique de la psychologue et psychanalyste Alix Franceschi Léger qui a écrit sur ce thème si délicat : deuil et maternité dont je vous livre ici quelques extraits :

DEUIL ET MATERNITE

Difficile actuellement d’associer ces deux mots.
Les associer c’est vous raconter des histoires tristes issues d’une pratique d’entretiens menés dans le cadre de la Maternité et du Centre de Fertilité du Groupe Hospitalier Diaconesses Croix -Saint-Simon, soit à l’hôpital soit au cabinet.

Nous allons nous intéresser aux deux premiers points soulignés : comment parler de deuil en AMP ou/et en Maternité ?

Le mot “deuil” nous invite à explorer un vaste territoire.
La phrase de Montaigne place la question du deuil dans une double perspective, historique (l’état d’évolution de la société) et intime. Il parle pour lui- même, certes, mais élargit son sentiment personnel à tous les humains, touchés au plus vif par la perte d’un enfant.

Le deuil, comme l’amour, sont des états psychiques à la frontière du physique et du culturel. Inépuisables sujets d’angoisses et de réflexion, inépuisables moyens aussi de maturation et de prise en main de sa propre vie…une fois les obstacles franchis.

Actuellement notre société pense le deuil comme un processus qui se déroule en différentes étapes bien définies. Certains livres nous les décrivent et nous indiquent où nous en sommes, combien de temps va durer ” le dole” comme l’on disait au Moyen-Âge, du latin “douleur” qui a donné “deuil”. L’idée d’un déroulement du deuil nous rassure et rassure notre entourage sur l’état psychique parfois violemment perturbé qui nous arrache à notre monde habituel et nous plonge dans une froide caverne intérieure.

Mettre des mots sur un ressenti de tristesse et de vide catastrophique, de colère voire de rage impuissante, de vie finie, d’envie parfois de disparaître, d’agressivité ou de demande insatiable de soutien, permet de tenir jour après jour, de laisser agir le travail du temps, de la pensée, de l’émotion et au premier chef, du corps. Notre corps porte la douleur qui s’est emparée de nous, notre corps petit à petit va porter l’histoire de notre deuil et nous aider à en sortir. Plus sûrement, avec plus de douceur, si nous sommes écoutés, si nous essayons de dire à quelqu’un ce que cette douleur fait de nous.

Mettre des mots c’est entrer en relation avec soi-même, avec l’autre. C’est vivre sa condition d’endeuillé, si surprenante et difficile soit-elle quand il s’agit d’un dole de maternité.

Y-a-t ‘il un deuil ou des deuils ? Les circonstances où surgit le drame définissent-elles des deuils particuliers ? Tous les deuils sont-ils équivalents ?

Commençons par le plus difficile à percevoir, le plus caché et parfois le plus complexe à faire comprendre à l’entourage : le deuil qui accompagne les difficultés de procréation. Le grand public qui ne connaît pas la médecine de la reproduction lui associerait plutôt le mot “espoir”. Il faut, bien sûr, le garder toujours en tête. Bizarrement peut-être, vu de l’extérieur, c’est difficile quand on est plongé longtemps, plusieurs années parfois, dans le parcours d’AMP qui fait virer et revirer l’espoir au dés-espoir et réciproquement.

Les années d’AMP sont des années d’alternance espoir/déception, efforts/ échecs, rudement vécues par les femmes. Elles se sentent incompétentes et perdent profondément l’estime d’elles-mêmes, allant jusqu’à penser parfois que leur vie pourrait s’arrêter puisque dénuée de sens, sans personne à qui transmettre.

L’absence de grossesse jointe à l’omniprésence de traitements répétés fait dire à une jeune femme : “j’attends un enfant depuis 3 ans”. Etrange résonance de l’expression “attendre un enfant”. Elle fait surgir une grossesse en creux, une maternité en attente. Le but à portée de main échappe sans cesse. Expression au combien paradoxale qui signifie aussi la persistance de l’espoir. Cet espoir à la fois ravageur et porteur de la puissance obstinée du désir d’enfant qui pousse à continuer les traitements.

Pour certaines, l’absence d’enfant est vécue comme un drame. L’état de tristesse et de vide qui s’ensuit ressemble à l’état de deuil. Comment faire le deuil d’un rêve d’enfant, après de si longs efforts, et vivre quand même ?
Les deuils successifs, si l’enfant ne vient pas, poussent au renoncement à procréer.
Renoncer, est-ce que cela signifie que le deuil est fait – pour ainsi dire le deuil final – ou qu’il commence réellement ? On peut se poser la question.

Quand nous associons deuil et maternité nous pensons tout de suite à la mère seule, sans le bébé qu’elle a perdu. C’est le domaine le plus connu, sujet éminemment sensible.

Lorsque je reçois en entretien de soutien des jeunes mamans affligées, muettes, sidérées par le choc de la mort de leur enfant (mort périnatale) elles sont dans l’incompréhension et le désespoir. Jamais elles n’ont pu imaginer une telle issue à leur grossesse, une partie d’elle-même a disparu, elles sont comme mutilées et cela ne se voit pas.
L’une d’entre elles a fait tatouer sur son cou le nom de la petite qui s’en est allée… L’autre garde une photo, une peluche, le bracelet de naissance … Boîte secrète, mi-tombe mi-boîte à bijoux, où brillent les preuves de l’existence de son bébé rendu plus proche d’elle encore par le manque infini que provoque sa disparition.
Manque d’autant plus cruel que, petit à petit son entourage oublie ou ne voit plus sa souffrance. Pour peu qu’un frère ou, pire, une sœur ait un bébé, elle ne sait plus comment faire, accablée de souffrance personnelle et de sentiments violents d’abandon et d’agressivité.

Il faudra beaucoup de patience, d’écoute attentive d’un discours balbutiant, presque sec, pour qu’elle se décide à parler petit à petit du drame d’une maternité coupée en plein élan, comme jetée dans le vide. Elle veut rejoindre son enfant, sa vie a perdu tout autre intérêt que celui d’essayer de le garder encore. Elle refait inlassablement le film du drame et bute toujours aux mêmes endroits.

Et son conjoint, le papa du bébé ?  Mentionnons simplement la chape de solitude et de silence qui s’abat sur l’homme pendant ces minutes où toute l’équipe médicale est autour de la mère et de l’enfant. Les idées les plus terribles lui traversent l’esprit…pour être chassées par la réalité. Mais il en reste des traces qui, parfois, ne favorisent pas la parole au sein du couple, chacun restant pour un temps muré dans sa souffrance particulière.

Il nous reste à examiner ce qui se passe lorsque le deuil périnatal vient frapper un couple, une maman, après un long parcours d’AMP, réussi, ayant franchi soit des difficultés conceptionnelles soit des fausses couches à répétition.
Il y a là, je crois, une particularité.

Perdre un bébé, pour une femme qui a déjà traversé cette expérience, me semble exiger d’elle un surcroît de … ? De quoi ? Le mot “surcroît” suffit.

En effet, elle ne peut pas, comme sa compagne de douleur à la Maternité, se raccrocher le moment venu à l’idée de concevoir un autre enfant. Elle peut y penser, bien sûr, mais elle sait de quoi elle parle et ce qui l’attend.

Si, tout bien réfléchi, elle revient des mois plus tard au Centre de Fertilité, elle sentira l’attention du corps médical, de toute l’équipe, chacun ayant conscience de la cruauté de la situation.

Alors, que faire ? Parfois médicalement, le meilleur possible ne sera pas nouveau. Les traitements se répéteront dans la mesure où la femme et le couple les demandent et les supportent : on n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise ! La nature travaille aussi et donne un enfant quand on ne l’attendait plus.
Cas de figure que chacun connaît, sans en comprendre le mystère.
Si elle ne revient pas l’équipe ne saura plus rien d’elle…

Recommencer encore, est-ce ne pas avoir fait son deuil ? Ou est-ce pour faire son deuil qu’elle recommence une dernière fois, pouvant ainsi se dire : “j’ai fait tout ce que j’ai pu” ?
Ne plus faire de traitement est-ce le signe d’un deuil en cours ? Et deuil de quoi ? De sa fécondité ? De sa grossesse ? D’un enfant ? D’un rêve de famille et d’un certain genre de vie ?
Rien n’est moins sûr.

Tous ces exemples, cette réflexion qui tourne autour du deuil, vous laissent peut-être entendre qu’en 30 ans de pratique j’ai dû me rendre à l’évidence : je ne sais plus très bien ce que ce mot veut dire.
C’est pourquoi je l’ai rapproché du mot “amour“. Il en sera du deuil comme du sentiment amoureux. Leur description comportementale nous laissera toujours en dehors de leur secret, tellement intime qu’il affecte le sujet même de l’inconscient, celui que nous ne maîtrisons pas et qui nous met en branle.

Il y a autant de deuils que de sujets humains. Aucune hiérarchie ne peut s’établir, surtout vue de l’extérieur. Certaines situations, plus cruelles apparemment que d’autres, permettront à une femme, un homme, un couple, de prendre la décision radicale qui ouvrira l’espace d’autres désirs, du désir de mener autrement sa vie.
Certains réagiront en s’enfermant dans le chagrin, plus rassurés par la douleur connue que par l’inconnu d’une vie à vivre comme ils ne l’avaient jamais pensée.

Alix Franceschi Léger
Psychologue clinicienne, GHDCSS
Psychanalyste


Et pour vous qu’en est-il comment vivez-vous votre deuil de maternité ?

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